OPALE : CHRONIQUE D’UNE CATASTROPHE ANNONCEE.

Petit rappel historique : de l’époque des pionniers à la conception d’opale

Dans l’histoire de l’informatisation de la comptabilité des EPLE, il y eut tout d’abord l’époque héroïque où GFC n’était qu’une application parmi d’autres…

Certes, il s’agissait de l’application développée par notre ministère.

Des établissements avaient fait le choix d’utiliser des applications mises au point et gérées par des sociétés privées. Il s’agissait, déjà, d’un marché lucratif qui permettait à plusieurs sociétés de prospérer.

Avec le temps et une volonté affichée de notre administration nationale, GFC s’est imposé comme la seule et unique solution.

Le passage de GFC sous dos à GFC sous Windows fut l’occasion de normaliser la situation et de faire cesser toute dissidence.

Cette opération, relativement bien préparée, n’entraîna pas de traumatisme pour la plus grande majorité des collègues.

Il faut préciser que le changement de version n’était pas un saut dans l’inconnu et qu’on retrouvait dans la nouvelle version des fonctionnalités identiques et même une présentation similaire.

À cette époque, il fut convenu que GFC évoluerait régulièrement par l’élaboration de mises à jour afin d’avoir un outil toujours plus performant et convivial.

On peut déjà constater que ça ne fut pas le cas et nous allons comprendre pourquoi.

Il y a quelques années, notre ministère fit un choix : remplacer GFC et GOSPEL considérés comme « dépassés, impossibles à faire évoluer sans engager des coups considérables et enfin peu adaptés aux nouvelles exigences réglementaires ».

En 2015, le ministère crée le programme de modernisation de la fonction financière MF2, « afin de doter à terme, les établissements d’outils plus modernes et adaptés à leur quotidien ».

Le plan est très clair : GFC est condamné et sera remplacé par une nouvelle application, le progiciel opale. En toute logique, car on sait être logique chez nos têtes pensantes, on décida de ne plus mettre à jour GFC et donc de le laisser doucement disparaître.

L’arrêt des mises à jour de GFC correspondait à une double idée : tout d’abord une raison d’économies mais aussi – et surtout – que l’outil devienne moins efficace afin de rendre sa disparition inévitable.

Un calendrier ambitieux fut présenté pour expliquer le déroulement de ce changement majeur et le volontarisme assumé de notre administration.

Reprenons les termes même de l’administration : « opale sera déployé de manière restreinte, tout d’abord, en version pilote 1 au 1er janvier 2021 auprès de 44 EPLE expérimentateurs.

Sera réalisé en simultané la préparation de la version pilote 2, durant le premier semestre 2021.

S’en suivra, à la suite de ces versions pilotes, une généralisation, par vagues successives, à l’ensemble des établissements : dès le second semestre 2021 avec la vague 1 , jusqu’à la vague 3 au second semestre 2022. »

Ainsi, tous les établissements devaient être passés sous opale à la fin de l’année 2022…

Ce plan à la mécanique parfaitement huilée, digne des plans les plus ambitieux des grands moments de l’Union Soviétique, entre en application en janvier 2021.

C’est à ce moment précis que les choses commencent à déraper.

Les établissements testeurs furent formés de septembre à décembre 2020 sur Paris.

Une formation que la plupart d’entre eux estimèrent insuffisante (seuls 30 % des fonctions et nouveautés ont été abordés) ; mais surtout sans jamais avoir manipulé concrètement le progiciel.

L’année 2021 fut un calvaire pour la totalité des établissements testeurs : les incidents par milliers (appelés : tickets), les bugs, la complexité alliée avec l’insuffisance de formation amenèrent nombre de collègues dans une situation invivable.

De surcroît, ils savaient parfaitement qu’opale étant un progiciel « total », n’ayant plus rien à voir avec GFC, tout retour en arrière était quasiment impossible.

Certes, l’objectivité nous oblige à reconnaître que des progrès furent apportés suite aux cris de désespoir des collègues et qu’on corrigea – à la marge – quelques problèmes.

Un optimiste candide y verra un progiciel riche de possibilités dans un futur proche, nous y voyons un système totalement inefficace et incapable de répondre aux besoins présents des EPLE.

La réalité qu’on ne veut pas voir

Pour le dire simplement, le progiciel opale n’est pas prêt et sa généralisation dans tous les établissements est une stupidité profonde. Pour le moment, notre administration a décidé d’être dans le déni complet de la réalité qui remonte du terrain.

« Tout se passe pour le mieux et d’ailleurs, il faut continuer. » Comme disait un ministre : « calmez-vous, tout va bien se passer » (SIC).

Les appels aux volontaires se multiplient en attendant qu’on en arrive rapidement à l’obligation pure et simple. Compte tenu de cette situation ubuesque, nous y arriverons plus vite qu’on ne le pense si notre administration veut atteindre les objectifs qu’elle s’est fixés.

Peu lui importe le chaos qui arrivera et les nombreuses souffrances qui se produiront.

Une formation low cost

Mettons un moment de côté le progiciel opale et examinons simplement le plan de formation qui a été pensé par notre ministère.

Le mieux est de lire directement la prose ministérielle. Comment est pensée la stratégie de formation d’opale ?

« Afin de réussir la transition vers la solution opale qui transformera en profondeur les habitudes et les pratiques, le ministère de l’éducation nationale va former les 35 000 futurs utilisateurs. L’objectif est d’offrir aux bénéficiaires une formation de qualité et adapté à leurs besoins. Ce dispositif de formation repose sur les principes suivants :

  • que chaque utilisateur bénéficie d’une formation lui permettant une prise en main opérationnelle de l’application lors de son déploiement puis en mode normal de fonctionnement.
  • que chaque utilisateur d’EPLE quelque soit la date de déploiement de cette application soit formé pour prendre en main l’arrivée d’opale tant sur le plan outils que sur le plan organisationnel et métier ».

Dans la réalité, c’est aux premiers expérimentateurs de former la vague suivante et ainsi de suite jusqu’au déploiement complet.

Derrière ce beau verbiage, les concepteurs du projet ont inventé une nouvelle formule : la formation par ruissellement :

  • dans les années 80, on avait déjà connu l’économie du ruissellement mise en œuvre par Ronald Reagan et Margareth Thatcher. On en constate encore les dégâts aujourd’hui !

Nos concepteurs auraient gagné à relire leurs livres d’histoire et d’économie.

Cela ne peut pas fonctionner et cela ne fonctionnera pas.

On nous promet un saut technologique, un nouveau système révolutionnaire et pour la formation, on nous sort une formation « par ruissellement ».

De qui se moque-t-on ? Cette stratégie serait déjà bancale au départ, même si on avait affaire à un logiciel efficace, facile et convivial.

Avec la réalité d’opale c’est tout bonnement aberrant et suicidaire. Nous allons droit dans le mur et nous le savons !

Si seulement nous étions les premiers et que cela ne s’était jamais produit.

Pourtant, il y a eu des cas d’école particulièrement spectaculaires et connus.

Un air de déjà-vu : liaisons dangereuses et Superfail

Il y a quelques temps, nous avons beaucoup entendu parler de l’utilisation par le pouvoir de cabinets de conseil et d’audit (l’affaire McKinsey est encore dans toutes les mémoires).

Mais, il existe aussi un domaine qui n’échappe pas à ces pratiques obscures : à savoir l’informatique.

La société Capgemini par exemple, cotée au CAC 40, s’est introduite dans plusieurs ministères : le ministère de l’économie, celui des armées, de la santé, de l’écologie et de l’éducation nationale.

Notre ministère a ainsi dépensé 263 millions d’euros en 10 ans en prestation de conseils et d’informatique pour le remplacement de son logiciel de paye.

C’est le projet SIRHEN (Système d’Information et de gestion des Ressources Humaines de l’Education Nationale) abandonné net à l’été 2018 face à l’accumulation des difficultés techniques et des retards.

Les estimations les plus hautes vont jusqu’à 400 millions d’euros.

Ce qui fut qualifié d’accident industriel a attiré l’attention de la Cour des Comptes qui écrit : « ce sont les prestataires qui ont convaincu le ministère de remplacer un logiciel qui jusque-là s’acquittait honorablement de cette tâche ».

Autre naufrage, le système SCRIBE, projet de dématérialisation des plaintes, lancé en 2017 par la police nationale.

Après deux ans et plus de 15 millions d’euros engagés, le projet fut abandonné en 2021 et on parle maintenant de titanique informatique de la police.

On peut aussi citer, mais l’affaire n’est pas terminée, le système MaPrimRénov’ élaboré pour l’ANAH (Agence NAtionale de l’Habitat) afin de gérer le dispositif d’aide publique à la rénovation énergétique des bâtiments.

Résultat : une plate-forme qui ne fonctionne pas, des erreurs en cascade et des fonctionnaires désespérés et écœurés.

Nous vous invitons, pour en savoir plus, à lire l’excellent article du monde du 2 juillet 2022.

Dernier exemple significatif le progiciel LOUVOIS.

Cela commence, comme toujours, par les meilleures intentions du monde : réussir à unifier le calcul de la rémunération des militaires des différentes armées.

Décidé en 1996, le progiciel sera testé sur 10 ans de 2001 à 2011 avant d’être mis en service en avril
2011 : une mise en service partielle et progressive.

Très vite, c’est la panique : les erreurs se multiplient avec des conséquences graves quant aux soldes touchées par les militaires (retards de paiement, trop-perçus, moins versés, etc.)

Ce fut une véritable débâcle et la cause de nombreuses souffrances.

Dès novembre 2013, le ministère de la défense annonce l’abandon du système.

En janvier 2016, on envisage son remplacement par le logiciel SOURCE SOLDE dont le déploiement a été effectué pendant l’année 2021.

Le bilan de cette expérience : en juillet 2018, le ministère reconnait avoir versé indument 573 millions d’euros.

95 millions d’euros ont été abandonnés; le coût total du dysfonctionnement est estimé à 283 millions d’euros.

Pour être exact, il faut signaler que LOUVOIS a été développé en interne par le ministère de la défense.

Une société privée fut appelée à la rescousse mais sans aucun succès (d’ailleurs, cette intervention a encore gonflé la note). Mais il est vrai que les cabinets privés ne peuvent être responsables de tous les échecs…

Que faire ?

Pour en revenir à Opale, que pouvons-nous constater ?

D’un côté, un nouvel outil qui ne fonctionne pas et qui apporte plus de problèmes que de solutions. De l’autre, un ancien outil qu’on a laissé péricliter. Or, GFC permettrait d’attendre encore quelques temps, jusqu’à l’élaboration d’un nouvel outil enfin efficace et adapté.

Il faut stopper cette expérience folle, regarder la réalité en face et prendre les bonnes décisions afin d’éviter la catastrophe qui s’annonce.

Il est temps pour nous de prendre nos responsabilités et d’obliger notre administration à regarder la situation réelle. Il n’y a pas de honte à admettre ses erreurs et à corriger les choses avant qu’il ne soit trop tard.

C’est le moment de prendre les bonnes décisions et d’agir.

Comme disaient les anciens, errare humanum est sed perseverare diabolicum.

Ne les laissons pas s’enfermer dans le déni, l’aveuglement et la surdité : nous en serons les premières victimes !

Nous ne sommes pas naïfs : il sera difficile de leur faire entendre raison. Mais nous devons le faire.

N’oublions pas que les seuls combats perdus d’avance sont ceux qu’on ne mène pas.

Que voulons nous ?

– L’arrêt immédiat du déploiement d’opale.

– L’annonce de son abandon pur et simple.

– La décision de créer un nouvel outil efficace, fiable et convivial.

– Le maintien de GFC, le temps de mettre en œuvre ce nouvel outil.

GFC pourrait, en effet, bénéficier d’améliorations et de mises à jour dignes de ce nom.

– L’aide aux collègues qui se sont investis dans l’expérience et qui ne doivent surtout pas être les sacrifiés de cette affaire.

Il ne s’agit pas d’une position justifiée par quelque nostalgie que ce soit, mais nous estimons être en droit d’avoir un outil fonctionnel. Nous nous devons d’empêcher le désastre qui va advenir.

Nous n’y arriverons pas seuls.

LAURENT DELBECQOPALE : CHRONIQUE D’UNE CATASTROPHE ANNONCEE.